Absolument libre

Spectacle de rue à géométrie variable

Par Alexandre Markoff

Imaginez un spectacle où acteurs et public se mélangent et se déploient dans toute la ville, un spectacle sur tout ce qui nous rapproche et nous fait tenir ensemble. Imaginez un spectacle brassant la foule et finissant par une mêlée exutoire et une danse collective au clair de lune. Après plusieurs mois de consignes sanitaires strictes et d’études virologiques comminatoires, la simple évocation de ce genre de moment échevelé sans hygiène ni distanciation sociale nous fait évidemment reculer d’effroi. Et c’est pourtant le spectacle que nous avions l’intention de proposer au public cet été, mais qu’en raison de certaines lois d’exception décrétés au printemps, nous avons dû remettre à plus tard.

Alors en attendant que faire ? Que faire en attendant la fin de la dictature sanitaire ? Un spectacle bien sûr.

Rapport à la distanciation, nous avions pensé dans un premier temps proposer quelque chose de brechtien. Mais en l’absence d’indication précise du corps médical concernant les risques de propagation du virus entre l’acteur et le personnage, nous nous somme rabattu sur l’idée d’un spectacle de Commedia dell’arte, discipline permettant aux acteurs de jouer en portant un masque. Malheureusement, cette tradition théâtrale n’est pas sans contre-indications sanitaires : le comédien doit jouer fort et face public générant énormément de postillons mettant en danger (selon la puissance vocale des acteurs) jusqu’aux trois premier rang du public. Nous avions malgré tout obtenu un accord de l’Agence Nationale pour les Arts et la Santé à condition de proposer un texte ne comportant pas les lettres B, P, T, C, K, Q, D, F et S, en vue d’éviter toute projection infectieuse. Nous nous sommes mis au travail, mais bien vite il a fallu se rendre à l’évidence : Nous ne serions pas prêts pour septembre. Nous avons alors évoqué la possibilité de nous lancer dans le mime avec une performance où les personnages après avoir marché sur place se seraient retrouvés enfermés dans des boites de verre. Les répétions allaient bon train mais en regardant le résultat nous ne parvenions pas à refréner un profond sentiment d’ennui qui, au bout de vingt minutes dégénérait en dépression. Il n’était pas question, pour éviter la propagation d’un virus, d’infliger au spectateur une performance de mime engendrant des pathologies non prises en charge par la Sécurité sociale. Il nous restait le théâtre d’objet qui présente l’avantage de faire disparaître tout agent pathogène du dispositif théâtral. Mais la crise aidant, il nous est vite apparu que l’achat et le transport de meubles se révélait beaucoup plus cher que la main d’œuvre humaine, surtout depuis les derniers amendements au code du travail.

Après réflexion nous ne savions plus qu’une chose : Cette période d’interdits et de contraintes nous a inspiré un profond désir de liberté. C’est dans cet état d’esprit que nous avons abordé cette création et nous nous sommes accordé tous les droits. Nous aurions appelé ce spectacle  »Absolutly free » en hommage à notre maître et mentor Franck Zappa, si nous ne récusions pas les termes anglo-saxon, phagocytés par la publicité et le management. Alors ce sera Absolument libre pour garder la démarche et l’idée. Nous proposons donc une succession de récits pouvant former un tout ou être vu indépendamment, en fixe ou en déambulation et dans n’importe quel ordre, selon la demande. Un juke-box de nouvelles édifiantes, mêlant texte et improvisation où il y sera question, entre autres, d’entretien d’embauche, de progrès technologique, de médecine, de procès aux assises, d’enterrement, de saut en parachute, de conquête spatiale, de rencontre amoureuse, de sombrero mexicain et de proctologie. Après ces mois de restrictions, nous proposerons tout ce que nous n’avons jamais osé faire.

 

 

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